Considérations (presque) quotidiennes

06 novembre 2019

Des oiseaux sur un poteau

C'est une collègue qui m'en a parlé lundi, alors que nous nous rendions ensemble à une session de formation. Un trajet plutôt long, et le temps de discuter avec une personne que j'aime bien.
Elle me parlait de sa mère, 86 ans, alitée, ne pouvant plus faire grand-chose mais ayant gardé malgré tout ça beaucoup de lucidité, et une tendance de plus en plus marquée à s'extasier des petits trucs.
" L'autre jour, tu sais, elle me parlait de la vue qu'elle a depuis sa fenêtre. Ris-Orangis, on peut pas dire que ce soit la ville la plus accueillante et boisée du monde, et elle ne voit que le ciel, avec un poteau qui dépasse. L'autre jour il y avait des oiseaux posés sur ce poteau. Des oiseaux à la con, hein, des moineaux ou un truc du genre. Pourtant ça lui avait fait sa journée. Elle les avait observés, la façon dont ils se posaient, dont ils se nettoyaient le plumage, dont ils tournaient les uns autour des autres. Tu vois c'est ce genre de truc qu'il lui faut, et ça lui suffit. Les petits trucs du quotidien. Moi je trouve ça génial."
Et elle avait raison de trouver ça génial, c'est génial en fait.
Parce que moi, du haut de mes 38 balais, y a pas mal de choses dont je n'ai plus rien à foutre, et qui semblent plaire aux gens. Les belles bagnoles, les émotions fortes, faire des trucs exceptionnels... Ca, je m'en tape pas mal. En revanche je me régale à lire un bon livre, à voir ma fille qui peu à peu apprend à marcher, en buvant de temps en temps un bon verre de pinard, à regarder le paysage quand je cours, à prendre du plaisir à écrire. Et les trucs qui m'emmerdent, j'apprends à les évacuer.
Il faut vivre un peu pour savoir se réduire. En fait, vieillir c'est savoir se focaliser. C'est zoomer sur le presque rien alors qu'en étant plus jeune on a envie d'embrasser tout un panorama.
La mère d'Anne zoome sur des oiseaux, et j'ai un peu plus de la moitié de son âge. Il faut juste veiller à ne pas confondre concentration et réduction: être pleinement sur quelque chose, et ne pas se replier sur soi-même.
C'est un art, de vivre et vieillir, en fait.

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05 novembre 2019

Presque quotidiennes...

En fait, je culpabilise déjà d'avoir ouvert ce blog.
Pour plein de raisons.
J'en ai déjà un, qui est tellement plein de trucs que je n'arrive plus à les classer, et je me noie. D'autant plus que son interface est pesante, et qu'il est lui-même la deuxième version d'un premier, ouvert en 2007 sur...Canalblog.
J'ai du mal à gérer l'anonymat et la nécessaire distance personnelle entre moi et ce que j'écris.
Je me plains déjà de ne pas avoir de temps pour moi, et en plus je m'encombre d'un blog ?!
Et le ton est difficile à trouver, entre écriture personnelle et désir de "bien" écrire, ce qui me manque terriblement, à un point que je m'en estime de moins en moins capable.

Bref, on le voit, c'était pas forcément une bonne idée. J'ai, comme trop souvent, obéi à une impulsion, et je m'en mords un peu les doigts.
Disons que ce sera un écueil agréable pour les soirées comme celles-ci, durant lesquelles j'ai envie de faire quelque chose, de produire quelque chose, mais sans avoir le courage de m'atteler au travail.
Je prélimine, laissant mes idées suivre leur cours, en diluant mes états d'âme dans les phrases progressives.
Peut-être serait-ce cela, écrire: diluer ses sentiments, ses émotions, dans une histoire qui prendrait corps peu à peu, au fil de l'eau. Ne pas obligatoirement suivre un canevas précis -qui imposerait de ne pas coucher une ligne sans savoir précisément dans quelle direction et à quel train on se déplace- mais écrire au gré de ses humeurs, le plus souvent possible, en essayant après coup de joindre les épisodes, les fragments les uns aux autres pour donner à l'ensemble une vague cohérence. Le tout aurait l'allure d'un patchwork littéraire où les registres, les chapitres et les humeurs défileraient.

 

19 octobre 2019

Point relais

Ce matin, après avoir déposé mon fils au handball, je suis allé chercher un colis.
Avant on allait à la poste. Maintenant on va à peu près n'importe où. Dans un café, une blanchisserie, un bijoutier... Tous les commerces sont susceptibles de grignoter peu à peu le rôle naguère confié à la Poste. C'est ainsi. Au moins le lien social est un peu assoupli, et tout le monde profite de l'explosion des livraisons que le Net a rendu possible.
Ce matin, c'est dans un bureau de tabac que je me rendais. Une courageuse buraliste qui vend d'ailleurs un peu de tout: quelques journaux, des jouets, de la papeterie, des glaces... Et un peu d'alcool. Le type devant moi, un petit roudouillard visiblement peu réveillé, était en train d'acheter deux canettes de Heineken. Manifestement il connaissait les lieux et les employés.
Donc oui, à 9h30 du mat', acheter deux grandes canettes. C'est peu banal, me suis-je dit.
Mais deux pensées me sont venues:
1/ qu'est-ce que ça peut te foutre ?
2/ qu'est-ce qui te dit que c'est pour là maintenant tout de suite, et pas pour ce soir devant un match avec des potes ?

Bref. J'ai pris mon colis et je suis reparti.
Et en montant dans ma voiture, je l'ai vu, ce monsieur, qui devait avoir mon âge, ou pas loin. Il était au coin du magasin, dehors, et il sifflait ses bières avec un plaisir visible. Il m'a vu, a dû sentir que je l'observais du coin de l'oeil (la discrétion, ça a jamais trop été mon truc), et il s'est tourné, visiblement honteux. 
Je n'ai rien dit. J'ai fait comme si de rien. Je suis reparti à la maison retrouver ma femme et jouer avec ma fille en attendant de retourner chercher le fiston une heure et demie plus tard. 
Il ne faudrait pas que je le juge, cet homme d'aà peu près mon âge. Il ne faudrait pas que j'en fasse un cassos, que je me moque de son embonpoint, de ses fringues sales, de son besoin de picoler dès le matin sans même attendre de rentrer chez lui. D'ailleurs, a-t-il un chez lui ? Quels traumatismes, quelles violences ce gars a-t-il besoin d'oublier derrière une mauvaise bière tiède sifflée en dix minutes ? 
C'est en me disant cela que j'ai senti la barrière fine, très fine, entre l'humanité et l'intolérance.
Qu'il est facile, très facile, de devenir con et supérieur.

 

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